Portrait : Hilma af Klint : le spirituel dans l’art

Photograph of the Swedish painter Hilma af Klint (1862–1944) at her art studio on Hamngatan in Stockholm – http://www.sydsvenskan.se/Images2/2014/3/7/ELAklint08.jpg

Dans l’introduction de « Origines du développement de l’art abstrait » Michel Ragon déclarait : « J’appelle art abstrait tout art qui ne contient aucun rappel, aucune évocation de la réalité observée, que cette réalité soit, ou ne soit pas le point de départ de l’artiste. » Or longtemps, on a présenté Kandinsky comme le créateur de cette peinture abstraite vers 1910. Or si l’on s’en tient à cette prudente définition l’abstraction revient en réalité à une femme occultée de son histoire jusqu’à peu : Hilma af Klint. 

Hilma af Klint est une peintre suédoise qui s’engage dans la peinture abstraite dès 1906 soit un peu plus de trois ans avant Kandinsky. Elle obtient une reconnaissance des plus tardives puisqu’il faut attendre presque un siècle lors de l’exposition The Spiritual in Art : Abstract Painting 1890-1985 ayant eu lieu au Los Angeles County Museum of Art en 1986. Ses contemporains ne connaîtrons donc pas ses œuvres. Elle y est alors reconnue dans l’histoire de l’art, par certains experts et se fait apprécier du grand public. Accrochée parmi les plus grands comme le russe Kasimir Malevitch ou encore Mondrian, les dates de ses toiles révèlent un parcours solitaire de pionnière de l’abstraction. 

Ses toiles évoquent des compositions géométriques imprégnées de sciences et de spiritualités. La botanique et les mathématiques étant ses principales sources d’inspiration en témoignent certaines compositions. 

Hilma af Klint, Les dix plus grands, no 3, La Jeunesse, Groupe 4, 1907

Hilma af Klint, Les dix plus grands, no 10, L’âge Mur, Groupe 4, 1907

Un mysticisme qui est associée à la démarche de nombreuses femmes dans la peinture du début du siècle (cf. L’art naïf de Séraphine Louis). Une dénomination qui se justifie mais qu’il n’est pas sans misogynie, là où un Kandinsky est présenté en artiste fondateur de l’abstraction. 

Née le 26 octobre 1862 à Stockholm en Suède, Hilma af Klint est la quatrième enfant de Mathilda af Klint (née Sonntag) et de Victor af Klint. Elle passe ses étés dans un manoir près du lac de Mälaren, près de Stockholm, où la sublime nature inspire ses créations artistiques. Elle étudie d’abord à l’École technique artistique de Stockholm vers 1880, puis à l’Académie royale des beaux-arts. Elle figure parmi les seules rares femmes dans ses institutions. Elle peint alors essentiellement des paysages et des portraits.

Hilma af Klint, durant ses études forme avec quatres femmes le groupe les cinq, ou Fem un groupe d’artistes qui s’intéressent au spiritisme, à la théosophie et à l’anthroposophie. Elles cherchent ensemble à entrer en contact avec les esprits et le retranscrivent dans leurs œuvres. 

Pour gagner sa vie, elle peint des paysages traditionnels suivant les techniques académiques, avant de se lancer en 1906 dans ses premières compositions abstraites. En 1909, Hilma rencontre l’anthropomorphe Rudolf Steiner qui influe sur ses créations. Hilma expérimente la « peinture automatique », se servant de l’état de transe pour créer des œuvres abstraites uniques. Hilma meurt en 1944 et laisse une œuvre de plus de 1 000 peintures inconnues de son vivant. Encore aujourd’hui son œuvre est encore bien mal connue du grand public, c’est pourquoi nous vous invitons pour en savoir plus sur sa vie c’est pourquoi je vous engage à aller voir l’exposition Elles font l’abstraction actuellement au Centre Pompidou à Paris (jusqu’au 23 août 2021). Hilma af Klint figure également à la fin d’une autre superbe exposition à Orsay, Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle (jusqu’au 18 juillet 2021) 🎨.

Hilma af Klint, Retable, no 1, Groupe 10, 1907, Stiftelsen Hilma af Klints Verk. Photo: Albin Dahlström/ Moderna Museet.

Cet article n’engage que son auteure ! 

Mariette Boudgourd 

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[Acteurs de la culture : Interview d’Héloïse Guyard, artiste plasticienne]

Héloïse Guyard est artiste plasticienne. En plus de la production d’œuvres, elle organise des ateliers et expose ses œuvres dans des écoles, collèges, lycées et universités, situés dans des zones ayant peu ou pas accès à la culture. Lors de ces échanges avec les élèves, elle les incite à développer un esprit critique.

Voici la transcription de l’Interview :

Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bonjour, je m’appelle Heloïse Guyard. Je suis artiste plasticienne. J’habite en Normandie où je travaille et je travaille également à Paris où j’ai gardé un petit atelier.

Pouvez-vous présenter votre formation (études, réorientation…) ?

J’ai un parcours un peu particulier. Après le bac, j’ai d’abord commencé par un an aux Ateliers de Sèvres à Paris, pour préparer les concours des grandes écoles d’art. Je n’ai pas eu les écoles que je voulais donc je suis allée aux Ateliers Beaux-Arts de la ville de Paris, à Glacière dans le XIIIème arrondissement, j’ai adoré ! J’ai eu les Beaux-Arts de Marseille mais je suis partie au bout de 3 mois. Je n’ai pas du tout été heureuse dans cette école. Je suis retournée à Glacière et j’ai terminé mon année là-bas. J’ai eu les Arts-Déco de Paris et j’ai été très fière d’avoir eu le concours mais j’ai été aussi malheureuse et au bout d’un an je suis partie. Les grandes écoles d’art ne m’intéressaient pas vraiment. A partir de là, j’ai voyagé, j’ai fait des carnets de voyage et je suis partie 6 mois en Amérique Latine. En rentrant, j’ai commencé à exposer et à donner mes premiers cours de dessin. Finalement, je suis diplômée d’un DNSEP ART (Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique) aux Beaux-Arts du Havre, que j’ai fait en V.A.E (Validation des Acquis et de l’Expérience). Quand j’ai eu mes enfants je me suis dit que c’était bien d’avoir ce diplôme au cas où, si un jour je voulais enseigner. Voilà pour ma formation un peu chaotique !

Je ne me suis jamais réorientée dans la mesure où j’ai toujours su ce que je voulais faire. C’est juste que la façon d’y arriver n’était pas la bonne pour moi. Je n’ai pas trouvé ma place dans les grandes écoles d’art.

Qu’est-ce qui vous a personnellement déçu dans les grandes écoles d’art ?

Il y avait une très très grande exigence au concours : il fallait être très cohérent… J’étais contente d’avoir eu ces concours mais une fois en cours ce n’était pas ce à quoi je m’attendais : c’était trop scolaire. J’étais habituée à Glacière à être en atelier avec un professeur et un cadre mais nous étions très libres dans ce cadre. Les premières années aux Beaux-Arts de Marseille et aux Arts-Déco de Paris je n’ai pas retrouvé cette liberté dans le cadre : il n’y avait que le cadre qui m’énervait. J’ai eu certains professeurs super, mais je ne me voyais pas y rester 5 ans.

Etes-vous restez en contact avec des personnes rencontrées durant vos études ?

J’ai gardé contact avec mon professeur d’atelier de Glacière, Olivier Di Pizio. On expose ensemble avec beaucoup d’autres artistes dans un salon qui organise une exposition annuelle à Paris et des « hors les murs » en France et à l’étranger. J’ai gardé une très bonne amie des Arts-Déco et j’ai encore des contacts avec d’autres élèves qui étaient avec moi en atelier. Ces expériences créent un réseau encore large aujourd’hui

Est-ce que vous avez déjà songé à former des projets artistiques ensemble (au stade de projet ou abouti) ?

J’ai déjà travaillé avec certains d’entre eux. Pour d’autres anciens camarades c’est plus compliqué car nos travaux sont trop différents.

Pouvez-vous nous présenter la profession que vous exercez aujourd’hui ? Depuis quand exercez-vous ?

            J’exerce officiellement depuis 2006, l’année où je me suis inscrite à la Maison des Artistes  et où je me suis déclarée micro-entreprise. En revanche, j’ai toujours peint et dessiné et j’ai fait ma première exposition en 2001, dans mon appartement, chez mes parents, avec mes proches. Et depuis je n’ai jamais arrêté.

            Je suis artiste plasticienne donc dans mon métier il y a une grande partie de création, où je suis à l’atelier. C’est de la recherche plastique : je dessine, je peins, je fais de la céramique… C’est de la production d’oeuvres en atelier. C’est la partie que je préfère ! Il y a une autre partie assez chronophage mais indispensable : répondre à des appels à projet. Je monte des dossiers : je fais de la rédaction, de la mise en page, des lettres de motivation, des notes d’intention… Les dossiers sont pour des appels à projet d’expositions, pour des résidences, pour des médiations en école…

La dernière partie de mon métier est la transmission. J’anime des ateliers chez moi en Normandie dans mon atelier ou dans mon atelier de Paris. C’est régulier, il y a des enfants et des adultes qui viennent. Je vais également régulièrement dans des écoles ou des associations pour des projets ponctuels.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre processus créatif et vos démarches dans la création de vos oeuvres ?

Je travaille essentiellement le dessin. Je travaille toujours dans un processus, qui est le même depuis plus de 10 ans environ, où je puise un motif dans l’infinité des motifs offerts par la nature. Il s’agit de la nature au sens très large, c’est-à-dire que j’ai fait des séries à partir du corps humain, à partir des cellules, des veines, des muscles…J’ai travaillé à partir du végétal, à partir d’images de cactus (CF photographies), du minéral, du monde animal avec le plumage par exemple, ou même à partir de la géographie et la cartographie (méandres des fleuves…). Une fois le ou les motifs choisis, je les observe et je me fais une petite collection d’images, soit à partir de livres, soit d’internet, soit de photographies. Après observation, j’extrais des fragments et des morceaux de ces motifs que je dessine et répète puis transforme. Je pars de quelque chose de très figuratif et qui va tendre peu à peu vers l’abstraction. Je questionne en permanence cette limite entre figuration et abstraction et chacun peut ensuite imaginer ce qu’il veut, chacun y voit ce qu’il veut. Je suis dans un processus très lent de création : je répète en permanence les motifs, c’est très minutieux et il a un aspect presque pénible. Dans mon travail, il est très important pour moi de me poser dans mon atelier, dans un monde où tout va vite et tout doit être rentable. Je retrouve de la lenteur dans ce que je fais.

            Je choisis également des moyens simples : un petit feutre noir à mine fine, un petit carnet en papier recyclé, je dessine sur des morceaux de tissus récupérés (CF photographies) ou je prends une craie ou un fusain et je fais une fresque en direct sur un mur… J’aime ce côté direct et simple. Tout le monde peut utiliser ces mêmes moyens.
            J’aime aussi la simplicité dans la présentation. Je peux envahir une pièce immense avec seulement une accumulation de petites choses. Par exemple, j’ai, dans des enveloppes, des centaines de petits dessins que j’épingle directement au mur. Je remplis ainsi un mur avec quelque chose qui rentre presque dans ma poche. J’apprécie ce concept de pouvoir exposer dans un lieu, sans dispositif complexe. C’est parfait pour travailler dans une école avec des élèves : lorsque l’on est nombreux et que l’on a un peu de temps, on peut faire quelque chose de gigantesque avec de petites choses. C’est un travail collectif.

Qu’est-ce qui vous a poussé à sortir de votre atelier pour faire de la médiation culturelle et faire découvrir votre univers créatif au sein d’écoles ?

D’abord le goût de transmettre, d’échanger et de discuter sur la création. La volonté d’amener chacun à s’interroger et à développer son esprit critique. Que chacun puisse prendre parti et avoir ses arguments. Les médiations culturelles sont essentielles pour cela. Je leur apporte mais les élèves m’apportent aussi énormément dans ces échanges.

Ensuite, compter uniquement sur la vente d’oeuvres est trop incertain donc c’est aussi un complément de revenus.

Pouvez-vous partager avec nous une oeuvre ou un artiste ayant marqué votre carrière ?

Il y a énormément d’oeuvres et d’artistes qui me nourrissent. Mais si je devais en citer une seule, ce serait le travail photographique de Karl Blossfeldt. C’est un artiste allemand du début du XXème siècle, qui enseignait le dessin aux Beaux-Arts de Berlin. Il partait du motif universel qu’est la plante et la mettait en scène de manière très rigoureuse avant de la prendre en photo en noir et blanc. Mon professeur Olivier Di Pizio m’a conseillé ce petit livre de Karl Blossfeldt* et ça a été vraiment le point de départ de tout mon processus créatif, encore aujourd’hui. Ce travail est fondateur pour moi.

Est-ce que vous pouvez nous parler plus en détail de vos activités au sein des écoles ?

Par exemple cette année j’ai été prise dans un dispositif de la D.R.A.C (Direction Régionale des Affaires Culturelle) Normande qui s’appelle « De Visu ». Nous avons été 34 artistes sélectionnés et dispatchés. Nous faisons des expositions dans des collèges, lycées ou universités, dans des endroits qui n’ont pas ou très peu accès à la culture. C’est donc la culture qui vient aux élèves. Ce qui est très chouette dans ce dispositif c’est que l’artiste a une vraie exposition personnelle puisque l’établissement engagé dans ce dispositif possède un espace d’exposition dédié. C’est assez rare de pouvoir montrer une centaine d’oeuvres d’un coup, souvent ce sont des expositions collectives. Les élèves visitent donc l’exposition, on échange sur le travail, je leur fais faire des ateliers, on crée des oeuvres collectives….Ce système là est super puisqu’il permet à l’artiste de montrer son travail de manière qualitative et parce que c’est un partenariat avec les professeurs, d’autres partenaires et les élèves. Je le fais dès que je peux. Je vais aussi dans les écoles pour faire du porte à porte et s’il y a du budget et que les professeurs sont partants, j’organise des ateliers.

Que conseillerez-vous à une personne qui souhaite se lancer dans la voie artistique ?

De parler directement avec des artistes et de bien se renseigner sur l’école qu’ils souhaitent faire. Je pense que pour ma part je n’étais pas assez renseignée et que j’aurais rêvé de faire les Beaux-Arts de Paris mais je les ai présenté trop tôt donc je les ai raté. Comme on ne peut pas les présenter plus que 2 fois, la fois où j’étais pas loin de l’admission mais où je ne les ai pas eu, c’était trop tard ! Il faut aussi discuter avec des artistes ayant fait différentes écoles et voir ce qui vous plait. L’école n’est pas forcément obligatoire. C’est davantage la rencontre et l’échange ! Il faut faire et montrer ce qu’on fait. Il faut aller chercher les appels à projet : sur le CNAP (Centre National des Arts Plastiques) ou la FRAAP (Fédération des Réseaux et Associations d’Artistes Plasticiens) par exemple.

Auriez-vous un conseil pour la vie de tous les jours, pour le confinement par exemple, pour que chacun puisse se dire qu’il sait quoi faire de ses dix doigts ?

Je n’ai pas vraiment de conseil à donner, ne vivant moi-même pas très bien ce confinement : je ne peux plus donner mes cours ni exposer,  5 de mes expositions ont été annulées cette année… Mais je dirais que ce qui m’aide à tenir c’est de continuer à faire, continuer à dessiner. Je persévère ! C’est ce que je fais en général, persévérer, puisque le métier d’artiste n’est pas simple.

  • Karl Blossfeldt, éditions Taschen.

Sites :

Pour voir le travail d’Héloïse Guyard : https://www.heloiseguyard.com/

Instagram : @heloiseguyard

Facebook : Heloïse Guyard

Site de la FRAAP : https://fraap.org/

Site du CNAP : https://www.cnap.fr/

Pour en savoir plus sur ses œuvres, vous pouvez vous rendre sur son site internet : https://www.heloiseguyard.com/

Interview réalisée par : Agathe Passerat de la Chapelle

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[Acteurs de la culture: Interview de Joséphine Barbereau, éditrice]

Joséphine Barbereau est éditrice et a créé il y a maintenant 6 ans, un projet personnel fondé sur la transmission culturelle à destination des enfants. Son entreprise se nomme « Little io » et propose des kits art&culture, accessibles à la maison ou à l’école, ainsi que des ateliers qui ont lieu une fois par mois à Paris pour des enfants entre 4 et 13 ans. Elle y présente l’histoire des grands héros de la mythologie, de l’histoire, des religions ou encore de la littérature, en s’appuyant sur des textes classiques, des œuvres d’art et du contenu audio-visuel (musique, ballet…). A travers ses kits et ses ateliers, elle sensibilise les enfants au monde de la culture et de l’art, tout en les incitant à s’exprimer autour des œuvres et développer un point de vue, une approche critique.

«  J’ai coutume de dire que la culture c’est comme en montagne, on va tous au même endroit mais pas à la même allure. Il suffit de s’attendre en chemin et tout le monde profite et à le même plaisir. »

Joséphine Barbereau

Q : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Joséphine Brabereau : Je m’appelle Joséphine Barbereau, je suis éditrice. J’ai commencé à travailler il y a une vingtaine d’années dans une maison d’édition de livres d’art et j’ai développé il y a 6 ans un projet personnel autour des enfants et de la transmission culturelle.

Q : Quelle est la formation que vous avez suivi avant d’entrer dans le monde professionnel ?

J. B : J’ai étudié l’histoire de l’art à l’université après mon bac et puis après un certain nombre d’années en faculté, j’ai enfin trouvé une idée d’un métier qui me plairait : l’édition. A ce moment là j’ai commencé par faire un stage pendant un an dans une maison d’édition puis je me suis orientée vers un DESS édition (équivalent de Master) à Paris 13 Villetaneuse. Il existait seulement deux DESS édition à cette époque. J’ai suivi cette formation pendant un an pour compléter ce que j’avais appris pendant le stage.

Q : Et aujourd’hui vous êtes donc éditrice ?

J. B : Oui, je suis éditrice. J’ai deux activités, c’est un peu particulier. Une activité concernant une maison d’édition, les Editions Diane de Selliers, éditeur de livres d’art. J’ai été éditrice pour cette maison d’édition pendant une vingtaine d’années et puis j’ai quitté cette maison pour créer une activité pour les enfants. J’avais le désir de travailler pour la jeunesse et j’ai donc quitté la maison pour développer ce projet. Je suis toujours restée très proche de Diane de Selliers et très attachée à la maison d‘édition et elle m’a proposé il y a 5 ans environ de prendre la direction de la maison d’édition au niveau opérationnel. Je mène donc deux activités de front : la direction des éditions Diane de Selliers et le développement de Little io, créé il y a 6 ans pour les enfants.

Q : Pouvez-vous nous en dire plus à propos de Little Io :

J. B : Il s’agit d’une entreprise qui propose de partager avec les enfants des contenus culturels autour des grands héros de la mythologie, de l’histoire, des religions, de la littérature. La particularité de cette présentation qu’on offre aux enfants c’est que d’une part on part des textes classiques pour réécrire l’histoire des héros et que l’on sollicite les artistes et leurs œuvres pour éclairer le mythe sous toutes ses facettes. On n’a pas envie de raconter une histoire qui soit ni simplifiée ni orientée. C’est-à-dire qu’on ne veut pas offrir aux enfants un point de vue unique sur ces mythes qui ont de multiples lectures possibles. Les artistes, en s’emparant des mythes et en créant des œuvres en engageant leur propre subjectivité, leur propre point de vue, vont éclairer les mythes de différentes façons. Donc au-delà de l’histoire, on présente aux enfants des peintures, des musiques, des opéras, des ballets, des films classiques, des photographies, et touts ces contenus d’art et de beauté leur permettent à la fin de comprendre le mythe dans son ensemble, toute sa portée symbolique, toute sa valeur, en quoi le mythe pourra peut-être un jour l’aider dans la vie. Et puis cela permet aux enfants de comprendre que chacun peut avoir sa propre subjectivité, son libre-arbitre, son point de vue sur une histoire et que tout n’est pas ou blanc ou noir mais qu’on peut parfois naviguer entre les deux.

Q : Quelles formes prennent les activités proposées par Little Io ?

J. B : Les contenus culturels sont partagés avec les enfants sous la forme de kits, accessibles à la maison ou à l’école, et nous proposons également des ateliers, qui ont lieu une fois par mois.

Les kits sont constitués d’un livre que l’enfant reçoit par la poste, et de contenus culturels interactifs accessibles sur une plateforme web. Ces contenus sont présentés clés en main et nous les éditorialisons en tenant compte de notre expérience auprès des enfants, de leurs parents et des enseignants. Les kits comme les ateliers, sont accessibles aux familles, c’est-à-dire que les parents ou les grands-parents peuvent également participer. L’expérience commence par l’histoire contée, illustrée par des œuvres d’art qui viennent soutenir la narration. Puis ensuite on papote avec les enfants, en direct pendant les ateliers ou grâce à une mascotte qui vient poser les questions dans les kits :  : qu’est-ce que tu en as pensé ? Pourquoi est-ce que ça s’est passé comme ça ? Comment tu aurais fait toi, à la place de Ulysse, Alexandre le Grand, Napoléon, Cléopâtre, Prométhée, Moïse… ? Comment est-ce que toi tu aurais réagi ? 

Et les enfants alors verbalisent très très bien les choses et les œuvres d’art les aident à s’exprimer autour des mythes. Ils se font l’œil, ils se font l’oreille. A la fin de l’année, lorsqu’ils viennent tout le temps  aux ateliers et que je leur présente une œuvre, certains me disent spontanément : « mais c’est pas Caravage ça ? ». Ils sont très très forts, apprennent beaucoup de choses et ont beaucoup de plaisir. Entre chaque œuvre d’art qu’on présente, on favorise le dialogue et l’expression, on propose un jeu, un genre de quiz, des « vrai ou faux »… L’autre particularité de Little io, très importante est que on chante une chanson écrite spécialement pour chaque héros. Il s’agit d’une petite ritournelle assez courte, très entêtante, qui vient fixer les mots importants du mythe dans l’imaginaire des enfants. On la chante à de multiples reprises pendant l’atelier et dans le kit.

C’est comme une pause  entre les découvertes et ça permet de se retrouver ensemble  dans un chant commun, ça permet aux plus timides d’arriver à s’exprimer par le chant ensemble et puis à la fin ils savent grâce à la chanson que  : « Jean de La Fontaine aime la liberté, n’a pas peur du Roi et qu’il lui donne des leçons de moralité ». Ce sont les paroles de la chanson ! Et ça reste puisque j’ai l’exemple d’une petite fille qui un jour me retrouve dans sa classe. Je sors mon ukulélé rose et elle me dit « ah mais c’est toi ! » et elle m’a chanté la chanson de Jean de La Fontaine. Cette petite fille était venue à un atelier deux ans auparavant : elle se souvenait de la chanson ! 

Q : Vous intervenez aussi dans des écoles ?

J. B : Oui, absolument ! On va aussi dans des écoles, à la fois sur le temps scolaire avec la présence de l’enseignant dans la classe qui nous fait venir bien souvent en complément d’autres activités qu’il a menées avec les enfants autour d’une thématique. Il peut nous faire venir plusieurs fois dans l’année. Et on intervient également sur le temps périscolaire où cette fois-ci nous sommes seuls avec un petit groupe d’enfants (10 à 20). Dans ces cas-là, on les retrouve chaque semaine. On leur présente un héros pendant quatre ou cinq semaines : première séance on raconte l’histoire et on papote, on dessine; deuxième séance on découvre une œuvre d’art et on fait un jeu scénique ou un jeu d’écriture selon l’âge des enfants…
Tout cela est beaucoup plus posé que lorsque l’on est dans l’atelier et que c’est plus dense mais les deux, à la fin, mènent au même résultat. Nous avons également des petits stages créatifs pour les plus petits, les 4 à 5 ans, où pendant toute une semaine on se retrouve chaque jour et on raconte l’histoire du héros et on fabrique des petites marionnettes. J’aime beaucoup le principe des petits théâtres de personnages car cela permet aux enfants, exactement comme avec des playmobils ou des legos, de formuler les choses, de verbaliser, de faire parler les personnages. Parfois d’ailleurs, ils changent complètement le fil de l’histoire parce qu’ils ont compris qu’ils peuvent raconter à leur façon ces grandes histoires.

Q : Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler dans le monde de la culture et à fonder Little Io ?

J. B : Alors, je crois que j’ai toujours eu une sensibilité à l’art. C’est passé probablement au départ par la musique et la peinture. Il y avait quelque chose qui me touchait sans que je sache exactement dire quoi, comment, ce qu’il se passait…. C’était de l’émotion qui était non réfléchie, pas du tout intellectualisée. Quand il a fallu choisir une orientation d’études, l’histoire de l’art s’est présentée et imposée d’une façon assez évidente. Au cours des toutes premières semaines à l’université, j’ai compris que c’était la bonne route parce que j’ai réalisé tout à coup que l’émotion que je pouvais ressentir face aux œuvres, quand elle était finalement comprise, verbalisée et intellectualisée, le plaisir était amplifié. J’avais peur de cela au départ.

Je me disais, est-ce que finalement à force de contextualiser, de tout comprendre… est-ce qu’à la fin, le plaisir revient ? Ce choc esthétique qu’on peut avoir au départ ? Et en réalité, oui, ça revient, et encore plus. Il y a une vibration qui grandit lorsque l’on comprend les choses. Donc j’ai su que c’était le bon chemin. Et c’est exactement la raison pour laquelle j’ai voulu faire ce métier d’éditeur, qui est un métier, au même titre que les métiers de l’enseignement, de transmission, de partage. Je sais que ce plaisir là, cette beauté là, elle fait du bien et donc tout le monde en a besoin. Les enfants y sont très réceptifs et c’est donc un régal et un plaisir de le partager avec eux !

Q. Pouvez-vous nous partager une œuvre qui a marqué votre vie ?

J. B : J’ai un peu réfléchi à la question car elle est assez difficile. Je vais revenir encore une fois à Roméo et Juliette, c’est un ballet qui m’avait vraiment bouleversée. J’avais 16/17 ans, l’époque des premiers émois amoureux et j’ai vu ce ballet d’Angelin Preljocaj avec cette musique de Serge Prokofiev et les décors et costumes d’Enki Bilal. J’ai été bouleversée par cette œuvre, j’ai vu ce ballet 4 ou 5 fois. C’était quelque chose d’important pour moi. Le premier atelier Little io que j’ai créé était consacré à Roméo et Juliette, probablement pour cette raison-là. Pour remonter les choses à l’envers : partir de l’émotion pour la comprendre, la verbaliser et puis amplifier à nouveau le plaisir.

Q. A quelle tranche d’âge vos atelier s’adressent-ils ?

J. B : Les ateliers commencent sur une tranche 4/5 ans avec des ateliers de 45 minutes au cours desquels on raconte une histoire et on voit une œuvre d’art. Les enfants sont accompagnés par les parents et on propose également des stages dont je vous ai parlé pour cette même tranche d’âge.

Nos kits art&culture et nos autres ateliers s’adressent quant à eux aux 6 à 13 ans : quand on commence à devenir un peu lecteur et jusqu’à la pré-adolescence. Nous travaillons avec des enfants qui grandissent et qui veulent continuer à suivre Little Io, même au-delà de leurs 13 ans ! Pendant les ateliers, ils passent alors dans le rang des adultes, derrière, car ils sont un peu gênés d’être devant mais veulent toujours assister et profiter. Les parents sont aussi un public. J’ai coutume de dire que la culture c’est comme en montagne, on va tous au même endroit mais pas à la même allure. Il suffit de s’attendre en chemin et tout le monde profite et a le même plaisir.
Les activités sont aussi déclinées pour les séniors sous la forme de conférences. On est vraiment de 4 à 104 ans et tout le monde a beaucoup de plaisir autour de ces activités.

Le développement des kits est une étape importante pour Little io : jusqu’à présent, les ateliers ont lieu à Paris et je me déplace pour les écoles en proche région parisienne mais souvent le temps manque et la distance est un obstacle alors que nous avons des demandes d’autres régions de France, de Belgique et de familles expatriées. On a le projet de décliner Little io dans d’autres villes notamment à Bordeaux avec une personne qui a très envie de monter un atelier. Et le kit est un produit éditorial qui était d’ailleurs même l’idée d’origine de Little io. Ce produit prend la forme d’un livre que les enfants reçoivent par la poste. Ce livre raconte l’histoire du héros et présente des petits jeux autour de chacune des œuvres d’art qui sont proposées aux enfants sur une plateforme digitale puisque tout ne peut pas être présenté sur papier. Le contenu audiovisuel, comme les opéras, la danse, doit être présenté grâce à un média différent. Ces kits sont commercialisés depuis septembre 2020.

Ils ont toujours été LE grand projet Little io mais il fallait du temps pour constituer et tester le contenu auprès des enfants et comprendre comment les aider à s’en emparer de façon très simple. Le constat que j’ai fait en le testant dans les ateliers et les écoles est qu’il n’est pas question de mettre un enfant seul face à ces contenus car je pense qu’il faut être à plusieurs pour se mettre en marche et ce sont des contenus tout de même assez exigeants. Par ailleurs, j’ai observé que les parents et les adultes aiment et ont du plaisir, ils veulent donc partager cette expérience avec les enfants. Finalement on a un produit clef en main pour des adultes potentiellement « non-sachants » qui ne sont pas forcément familiers avec la culture classique, avec l’histoire, l’histoire de l’art.

Peu importe, tout est fait pas à pas, on est guidé par la mascotte Little io qui explique et amène à se questionner. Ce sont souvent des questions ouvertes telles que « Qu’est ce que tu en penses ? » « Pourquoi tu as aimé ? ». L’objectif est que les adultes et les enfants dialoguent entre eux à la maison et à l’école et partagent le plaisir de la découverte.

Q. Vous présentez des œuvres d’art autour des mythes, souvent plutôt classiques, travaillez-vous sur des œuvres plus contemporaines ?

J. B :  ll est vrai que nous présentons peu d’œuvres contemporaines. On démarre à la préhistoire avec un héros « Cro-Magnon à travers tous les arts » qui arrive à la fin de l’année et qui va nous permettre de découvrir l’art de la préhistoire et l’impact que celui-ci a eu sur l’art en général, c’est un sujet passionnant. On va jusqu’à la période actuelle avec quelques artistes qui s’intéressent aux héros classiques et qui peuvent offrir aux enfants des lectures contemporaines d’un mythe. Les chorégraphies notamment. Dans ces cas là c’est très intéressant mais il est vrai que la majorité des peintures et sculptures présentées sont plutôt classiques ou modernes. Je pense que les œuvres les plus récentes dont nous parlons sont celles de Picasso, Matisse, Calder, Braque, Warhol…
En musique nous avons du mal à trouver des œuvres récentes inspirées par la mythologie, alors que la musique classique en regorge ! Pour le cinéma, on arrive à rattacher à nos héros certains films de Chaplin, Jean Cocteau, un ou deux Péplums comme celui sur Moise mais on ne va pas tellement au-delà de ces années-là. Parfois en petit bonus on peut proposer un clin d’œil à Astérix et Cléopâtre, qui évoque Liz Taylor en Cléopâtre, celle-là même qui a inspiré Warhol ! Ou même aux publicités qui reprennent des œuvres d’art. Cela montre que l’art est inscrit dans la vie de tous les jours et que le connaître permet de mieux lire le monde.

Nous avons également des partenariats avec des institutions culturelles. On donne les ateliers dans des lieux culturels notamment à l’Opéra Comique pour qui on prépare des ateliers sur-mesure pour les enfants. Ils y assistent pendant que les parents sont dans la salle de spectacle, ce qui leur permet de goûter au plaisir des adultes, dans un endroit sublime mais dans une atmosphère plus ludique et créative que s’ils assistent à la représentation. Cela amène, je l’espère, des discussions intéressantes entre les parents et les enfants autour d’une œuvre musicale qu’ils ont partagée d’une certaine façon.

On a aussi un partenariat avec le collège des Bernardins qui propose nos ateliers dans leur offre culturelle pour les enfants.

Nous avons également donné un atelier pour la Tour Eiffel, au premier étage de la Tour.  La Tour Eiffel étant un mythe en soi, le héros de cette activité peut éclairer les enfants dans cette quête de modernité, d’audace, de courage. Il y a tout un tas de valeurs qui entourent ce monument et qu’il faut partager. Nous espérons y retourner prochainement !

Q. En dehors de ces partenariats dans des lieux précis, avez-vous un bâtiment, un local à vous ?

Oui nous louons une salle dans le 7ème arrondissement, rue Oudinot, c’est une petite salle charmante au fond d’une cour pavée avec un jardin dans le style anglais. Nous avons dû changer de bâtiment puisque l’ancien devenait trop petit mais on est toujours à la recherche d’un local  pour les ateliers, avec un bureau attenant !

Q : Merci beaucoup pour ces réponses !

Pour en savoir plus sur les activités de Little Io, vous pouvez consulter les sites suivant :

Facebook : la page « Little io art&culture » 

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