[Rubrique culturelle : Une génération Lady Bird]

A la voir arriver avec son plâtre rose fluo dans son nouveau lycée catholique, Lady Bird n’a pas peur d’en découdre. Celle qui rêve de s’envoler, dans tous les sens du terme, vers la côte est l’année suivante, se voit inscrite dans un établissement privé, pour cause de rumeurs, pour cause de la crainte nouvelle qu’a sa mère du lycée public. Cette même mère qui va symboliser un frein pour sa fille pendant tout le film, lui répétant sans cesse, comme un mantra, à quel point sa famille manque d’argent et n’a pas les moyens de financer son rêve de s’enfuir vers New-York, est aussi celle qui la coince dans ce milieu privé, fait quasi exclusivement des enfants riches de Sacramento. Son rapport paradoxal à l’argent reflète aussi les rapports paradoxaux avec sa fille. Ces rapports sont un des piliers du film, qui pour beaucoup font écho à notre vie, tout comme le thème du rêve et de l’envol, de la fin de l’insouciance, de l’adolescence. Tous sont liés au personnage éponyme du film, incarné par la fascinante Saoirse Ronan, Lady Bird, la bien-nommée, à laquelle nous, enfants des années 2000, à l’aube d’une nouvelle époque, filles et femmes, et d’autant plus venant des régions, des villes moyennes, ne pouvons que nous identifier. 

Christine « Lady Bird » McPherson et sa mère, c’est presque un mal nécessaire. Ce sont la violence des mots qui parfois cachent des sentiments, un amour qu’on ne sait pas comment exprimer. Il suffit de voir comment Lady Bird se laisse aller à pleurer dans les bras de sa mère qui la rassure, la berce, alors même qu’à d’autres moments, la fille jure que sa mère la déteste. Ce conflit quasi-permanent, n’est pourtant pas dénué d’un amour bien caché. Il n’est pas caricatural, et c’est même un des éléments les plus réalistes du film. Il montre la complexité que sont les rapports, mère-fille à l’adolescence. Bien souvent malgré leur toxicité apparente, c’est un désemparement total qui est dissimulé derrière les affrontements. C’est une impossible conciliation entre les mères qui voient des filles, et des filles qui deviennent femmes. Les intérêts divergent de plus en plus, et être deux pour construire une seule vie, c’est un peu trop. Surtout pour Lady Bird. Sa vie, c’est la sienne. Sa vie, c’est elle qui à la force de ses bras, armée d’huile de coudes, des pourboires de ses multiples jobs, et du secret de l’envol, va se démener pour tenter de donner vie à son rêve sans avoir à se confronter à sa mère, à sa désapprobation. Mais aussi peut-être, et sans doute même, pour ne pas avoir à faire face à sa peur de dire au revoir à sa fille. Et de l’autre côté de ce chaotique, et pourtant si commun, duo mère-fille, la figure du père, le sauveur de Lady Bird, son allié dans son combat. Il apparaît comme une véritable stabilité, alors même qu’il dissimule être au bord de la chute. Dépressif, et bientôt sans emploi, il est au fond plus fragile que sa fille, qu’il admire pour sa force. C’est lui qui va la porter, et ravaler ses propres larmes pour essuyer celles de Lady Bird de bout en bout, jusqu’à son envol final. 

Et cette fille, elle devient grande. Elle s’est choisie un nom elle-même, Lady Bird, pour combler la terrible banalité de son vrai prénom, qu’elle réfute. Il lui fallait un nom en accord avec sa soif de sortir du lot, de l’eau, de son milieu, de tout. Son envie de monter sur scène pour avoir le premier rôle, puis d’oublier son rôle pour s’échapper de sa situation financière. Pour cela, elle feint d’oublier cette contrainte, et passe même pour un temps « de l’autre côté de la route », pour se la jouer enfant de nanti et rechercher un autre monde. Car Lady Bird, elle se cherche, elle tâtonne, comme beaucoup autour d’elle. Ce film pourrait être un banal teen movie, si il n’était pas si vrai, si purement, véritablement, et de façon déchirante, vrai. Les premières soirées, les premières amours, les doutes, et les déceptions. Le tout, la dernière année de lycée de Lady Bird, qui se fait sur fond d’éducation catholique, c’est à la fois le temps des grandes découvertes, et celui des grands adieux. C’est la nostalgie d’un temps en train de se perdre, et l’excitation des jours nouveaux. C’est faire des projets, pour oublier que l’on s’en va pour de bon. 

Lady Bird, en même temps qu’elle découvre, qu’elle aime, qu’elle déteste, elle s’ennuie. Plus que de s’ennuyer, elle est persuadée que sa place n’est pas ici, à Sacramento, Californie. Les mornes paysages de toute sa vie ne sont pas les siens. La délimitation sociale de cette route qu’elle mentionne si souvent ne lui correspond pas. Et ce manque étouffant de culture, elle s’en plaint, elle veut y échapper, s’en libérer. Elle est prête à franchir les milliers de kilomètres qui l’en séparent, à se mettre sa mère à dos, et à lui dissimuler pendant des mois son projet, car elle connaît la réprobation à laquelle elle fera immédiatement face. Lady Bird veut forger sa propre vie, elle veut goûter au plaisir des grandes villes, mais aussi elle veut les plus grandes universités. Et ce n’est pas négociable. Tous les coups sont permis, même la tricherie, car avoir modifié sa note en maths sera bien vite oublié si elle parvient à ses fins. Et ce combat profond, culturel, il relève de l’émancipation pour accéder à ce qu’on lui refuse à cause de son milieu social, mais aussi à cause de son lieu de naissance, si loin des grandes villes. Ce combat, même ici en France, en 2021, c’est une réalité. Car on peut vite se sentir paumé quand on tourne en rond dans sa ville moyenne, quand pendant des années on en cherche la sortie, aussi bien que sa propre vie. 

Lady Bird, c’est bien plus qu’un joli nom, pour un joli personnage. C’est bien plus qu’une métaphore pour l’envol de la fille à la femme. Lady Bird, c’est une réalité. C’est tous ces provinciaux, en Amérique, en France et ailleurs, ces classes moyennes, qui ne sont pas pauvres, mais doivent quand même se battre. Et qui se battent sans relâche pour accéder aux plus grandes universités, pour obtenir ce qu’ils veulent. Ces classes moyennes qui voient leurs parents désoeuvrés de ne pouvoir leur offrir complètement l’éducation qu’ils méritent. Parce que les universités coûtent cher en Amérique, parce que même en France, arriver à Paris c’est aussi faire des sacrifices. Parce que Lady Bird, en 2003, c’est moi en 2020, et ce sera bien d’autres encore. Parce que plus que nous, c’est toute une génération, qui grandit dans une époque toute nouvelle, qui se forge avec de nouveaux codes, et qui essaie de se faire une place, si petite soit-elle, dans l’histoire d’une humanité si grande pour elle. 

Lady Bird, Greta Gerwig, 2017, disponible sur Netflix 

Article de Cléa Brunaux

Cet article n’engage que son auteure.

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[L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune…, de Jacques Demy]

Marco est directeur d’une auto-école de quartier.

Irène est à la tête d’un salon de coiffure à la tapisserie bleu roy.

Marco et Irène sont heureux et amoureux (comme Marcello et Catherine d’ailleurs). 

Le couple a un enfant et mène une vie tranquille dans le quartier de la Gaîté-Montparnasse dans le Paris des années 1970. Jusqu’à ce que Marco soit pris d’étranges malaises et vertiges un jour qu’ils étaient allés voir au théâtre de Bobino Mireille Mathieu en robe rouge chantant « Mon Paris ». La mélodie légère et entêtante rythme la grande inquiétude des deux personnages, surtout d’Irène, incarnée par Catherine Deneuve, folle amoureuse de son  Marco, un italien comme l’est Marcello Mastroianni. Inquiet, Marco se rend chez le médecin qui lui livre un diagnostic troublant confirmé par un gynécologue : Marco est enceinte. Il serait le premier d’une génération d’hommes nouveaux qui pourraient être enceinte. La nouvelle fait la une des journaux et suscite de nombreuses réactions dans le quartier, puis dans le monde entier ! Marco devient une égérie et le couple devient l’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune. Mais tout ne se passe pas comme prévu…

Après Peau d’Âne, Jacques Demy dans ce film au scénario absurde interroge en 1973 de nombreuses problématiques post-soixante huitardes : le progrès scientifique, la contraception, l’enfantement, les rapports hommes/femmes au sein du couple. Les rôles s’inversent ce qui permet en toute légèreté d’évoquer la grossesse, ses joies et ses contraintes. L’extraordinaire est banal ou plutôt la banalité est extraordinaire. L’extraordinaire c’est le bonheur au sein d’une vie de quartier, l’amour, le travail, la famille. 

Jacques Demy, c’est aussi et surtout filmer des scènes de bonheur simple au sein du foyer, au bistrot, au salon dans des univers colorés. On retrouve les merveilleux décors de Bernard Evein avec ses tapisseries colorées, sursaturées comme dans le magasin des Parapluies de Cherbourg en 1961. On ne cesse également de contempler enfin les nombreuses tenues de la belle Irène (Catherine Deneuve) entre fourrure et couleurs vives, complémentaires de celle du papier peint. 

L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune…c’est un air joyeux de Michel Legrand chanté par Mireille Mathieu, un amour inconditionnel entre Marco et Irène, de belles couleurs, mais c’est aussi et surtout un scénario bien rodé avec humour et subtilité. 

Ce film est un grand classique du cinéma de Jacques Demy, bien trop méconnu encore, désormais disponible sur Netflix !

Article de Mariette Boudgourd

Cet article n’engage que son auteure !

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[La femme au tableau et la question de la restitution des biens]

La technique méticuleuse de pose de feuilles d’or et la préparation lente et précise par l’un des peintres symbolistes les plus célèbres de l’histoire de l’art, sur son oeuvre la plus représentative et controversée, sont des images constituant l’ouverture de La Femme au tableau, sorti en 2015 et réalisé par Simon Curtis.

Cette oeuvre cinématographique retrace le parcours juridique entrepris par Maria Altmann, interprétée par Helen Mirren, pour récupérer cinq tableaux de Gustav Klimt -dont le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I- que sa famille possédait et qui avaient été volés par les nazis puis confiés au musée du Belvédère à Vienne, en Autriche.
En effet, ce portrait d’Adele Bloch-Bauer, tante de la protagoniste, avait été rebaptisé The Woman in Gold (également le titre original du film), dans le but de dissimuler l’identité juive du sujet. Spolié par le régime nazi en 1938 à Vienne, conséquemment à l’annexion de l’Autriche par celui-ci, de nombreux biens de la famille juive Bloch-Bauer sont saisis illégalement dont le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I qui est acquis illégalement par le musée national du Belvédère à Vienne, au sein duquel l’oeuvre sera exposée pendant de nombreuses décennies. Néanmoins, la nièce d’Adele Bloch-Bauer décide en 1999 d’engager des procédures à l’encontre du gouvernement autrichien pour la restitution du tableau, considéré comme un bien familial. Assistée par le jeune avocat de Los Angeles, également d’ascendance juive, Eric Randol Schoenberg, qui est joué par Ryan Reynolds, le duo s’embarque dans une odyssée historique émotionnelle, animé par un désir de justice lié notamment aux souvenirs douloureux de la Seconde Guerre Mondiale et de ses conséquences.

Si le film est assez classique et sans surprise dans son ensemble, empruntant le schéma traditionnel des films historiques entre flashbacks et linéarité dans sa mise en scène, les performances et le sujet même de l’oeuvre -encore peu traité au cinéma- qui concerne la restitution des biens, convainquent le spectateur de son intérêt, d’autant plus que le film se révèle efficace pour expliquer de manière concise le contexte paradoxal dans lequel nous vivions.

En effet, l’oeuvre de Simon Curtis illustre le paradoxe qui s’installe entre la volonté, dans un contexte diplomatique et culturel, pour le gouvernement autrichien -mais cela pourrait aussi concerner les gouvernements britannique et français avec la question coloniale par exemple- de reconnaitre les erreurs passées dont le vol de plusieurs biens appartenant à des familles juives spoliées pendant la Seconde Guerre Mondiale; et d’autre part, d’un point de vue pratique et légal, le déni par les institutions culturelles de l’acquisition illégale de ces biens en question.

Par conséquent, les représentants du gouvernement autrichien s’entêtent à poser des obstacles procéduraux dans cette affaire Maria Altmann vs République d’Autriche, qui devient rapidement retentissante et est même jugée par la Cour suprême des Etats-Unis en 2004, qui considère les tribunaux américains compétents pour juger l’affaire.

Finalement, l’affaire est tranchée par arbitrage en Autriche, dont le jugement donne raison à Maria Altmann exigeant la restitution des cinq tableaux réalisés par Gustave Klimt.

La Femme au tableau n’éblouit pas par son originalité mais a le mérite de s’attaquer à une question trop peu traitée au cinéma, et pourtant bien présente dans la société, à savoir la restitution des biens.

Grâce à une mise en scène efficace et concise, les principaux enjeux de cette affaire, notamment culturels, historiques, politiques et éthiques, ne sont pas simplifiés et dénués de leur complexité, avec la volonté de préserver cette oeuvre -considérée comme un symbole pour de nombreux Autrichiens et nommée la « Mona Lisa » autrichienne- au Musée du Belvédère, qui s’oppose à un désir de justice et la recherche implicite d’une réparation émotionnelle de la part de Maria Altmann.

S’achevant sur une image forte du duo gagnant Altmann-Schoenberg (Helen Mirren et Ryan Reynolds), le film donne la satisfaction au spectateur d’assister à une victoire des outsiders, obtenant une justice qui n’a pas de prix.

Pour aller plus loin :

  • Joséphine Bindé, « Splendeurs et tourments de la « dame en or » de Gustav Klimt », Beaux Arts
    Magazine, 19 juin 2020 (https://www.beauxarts.com/grand-format/les-vicissitudes-de-la-dameen-
    or/?fbclid=IwAR0Ut9nPnY1G6ouP3MmBlgeBaAZ22YtkjccZNt3Jz3SbVddz5L_yXJFIsGA)
  • Patricia Cohen, « The Story Behind ‘Woman in Gold’: Nazi Art Thieves and One Painting’s
    Return », The New York Times, 30 mars 2015 (https://www.nytimes.com/2015/03/31/arts/
    design/the-story-behind-woman-in-gold-nazi-art-thieves-and-one-paintings-return.html)

Article de : Noémie Ngako

Cet article n’engage que son auteure.

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