[Portraits de personnalités inspirantes : Milan Kundera]

Milan Kundera est l’un des auteurs les plus lus au monde. Cependant, il a toujours été très discret, et n’a pas donné d’interview depuis 1986. À travers l’ensemble de son œuvre, il explore l’ironie de la vie dans un contexte de communisme, mais aussi toute la profondeur de l’âme humaine en intégrant à la fable romanesque, de grandes réflexions. Ce qui rend sa lecture agréable c’est la façon dont il pose des situations, des réflexions, mais sans jamais imposer une vérité.

Il est né en 1929, en Tchécoslovaquie, dans la ville de Brno, réputée notamment pour ses théâtres et opéras. Son père était pianiste et musicologue. Il a donc grandi entouré de musique, et particulièrement de musique traditionnelle.

Il est ensuite parti étudier à Prague, avant de devenir professeur d’histoire du cinéma, à l’Académie de musique et d’art dramatique, puis à l’Institut des hautes études cinématographiques à Prague.

Il écrit ses premiers textes, dans les années 1950. En 1968, des centaines de chars soviétiques arrivent dans Prague, restreignant toutes libertés. En 1975, l’auteur s’exile en France, où il est naturalisé en 1981. Il écrit d’abord en Tchèque, puis à partir de 1993, il écrit exclusivement en français.

Milan Kundera a reçu de nombreux prix, été cité plusieurs fois sur les listes du prix Nobel de la littérature et son œuvre a été traduite dans 49 langues. Aussi, il fait partie des 7 auteurs à être entré dans la pléiade de son vivant.

Son inspiration, il l’a puisée dans la Tchécoslovaquie et dans le communisme.

De sa ville de naissance, il a gardé son amour pour la musique, qu’on retrouve par exemple dans La plaisanterie, témoignant que la musique traditionnelle est porteuse de traditions très anciennes.

Ensuite, sa principale source d’inspiration est Prague. En effet, il arrive à Prague dans un contexte où le communisme apparait comme le meilleur futur possible. Cependant, le stalinisme est rapidement venu étouffer cette ville, cœur de l’histoire multiculturelle de l’Europe centrale et la spontanéité de sa vie culturelle et amoureuse. Écrivant dans les cafés de Prague, la première inspiration de Kundera est le couple. Dans ses premiers livres, des recueils de poèmes lyriques, il vient déconstruire la culture stalinienne en mélangeant l’ironie et le ludique. Ainsi, il a proposé une nouvelle image du couple, dans laquelle il oppose la pesante tragédie à la légèreté du jeu.

De la façade de l’hôtel de ville, jamais réparée après sa destruction par les allemands, associée au souvenir de sa mère, il fait une métaphore de l’exhibition des souffrances. Il transcrit cette idée dans L’insoutenable légèreté de l’être, dans le personnage de Thérésa. C’est un thème récurrent avec Kundera ; ses personnages sont souvent dans des situations ou univers où tout se développe sous eux. Ils se retrouvent dans un vide, qu’ils ne connaissent et comprennent pas.

Dans L’insoutenable légèreté de l’être il affirme aussi qu’ « il y a des idées qui sont comme un attentat ». Cette citation se rattache incontestablement au rôle intellectuel qu’il a eu contre le régime communiste en Tchécoslovaquie. Il créé des personnages témoins de la « fête de la haine », expression qu’il utilise pour parler de l’invasion russe ayant mis fin au « Printemps de Prague ». Il raconte par exemple, la résistance des pragoises armées seulement de leurs mini-jupes et du drapeau national face aux chars soviétiques ; la surveillance dont il faisait l’objet, avec sa femme Vera ; ou encore l’obligation de quitter Prague qui était « devenue laide ».

Malgré des images négatives s’inspirant d’un contexte pesant, il écrit avec légèreté et éprouve le désir constant d’incorporer des touches d’humour.

La fête de l’insignifiance est l’illustration parfaite de cette idée. Ce roman est considéré par l’éditeur Adelphi « comme une synthèse de tout son travail […] inspirée par notre époque qui est drôle parce qu’elle a perdu tout sens de l’humour ».

Déjà dans L’immortalité, il met en scène Goethe et Hemingway qui se promènent pendant plusieurs chapitres, discutant, s’amusant. Ensuite, dans La lenteur, sa femme Vera le met en garde : « Tu m’as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. […] Je veux seulement te prévenir : fais attention. »

Ce roman, Milan Kundera le publie en 2013. La fête de l’insignifiance, semble en effet au premier abord à l’opposé du sérieux. Il est court, léger, se lit facilement, fait l’éloge de l’insignifiance. Mais ce roman peut en réalité être classé comme un roman philosophique. Il y dresse notamment un Staline, plus grands meurtriers du XXe siècle, sous un jour léger et un ton insignifiant, dans lequel il raconte une histoire invraisemblable, que ses camarades prennent au premier degré, sans comprendre qu’il s’agit d’une blague. Loin de vouloir rendre le personnage sympathique il pointe en réalité du doigt l’entrée dans l’ère du sérieux, du tout politique. Il écrit de façon isolante et avec une liberté sans filet sur une partie enfouie de Staline éprouvant de l’attachement pour un certain Kalinine, sur des questionnements totalement farfelus sur la futilité des droits de l’homme ou sur le nombril et les statuts des reines du jardin du Luxembourg, …

Ces épisodes anecdotiques de l’ouvrage traduisent en réalité son ensemble. Pour reprendre l’expression de l’éditeur Adelphi, il est « inspiré par notre époque qui est drôle parce qu’elle a perdu tout sens de l’humour ».

« Nous avons compris depuis longtemps qu’il n’était plus possible de renverser ce monde, ni de le remodeler, ni d’arrêter sa malheureuse course en avant. Il n’y avait qu’une seule résistance possible : ne pas le prendre au sérieux. » ?

Article de Charlotte Gutmann

Cet article n’engage que son auteure

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[Rubrique culturelle : Marcel Proust, un roman parisien au Musée Carnavalet]

Peut-être en avez-vous entendu parler : l’exposition sur Marcel Proust au musée Carnavalet a débuté jeudi 16 décembre, l’occasion de se plonger ou de se replonger dans les romans de l’écrivain, mais aussi dans le Paris de la fin du XIXème et du début du XXème siècle.

Parisien de naissance, Marcel Proust n’a eu de cesse de dépeindre la capitale dans ses œuvres, d’autant plus qu’il y habite toute sa vie et qu’il s’immisce dans les cercles restreints du Tout-Paris de la Belle Epoque. Pour le musée Carnavalet, consacré à l’histoire de Paris, revenir sur la vie et l’œuvre de cet artiste pour le 150ème anniversaire de sa naissance est aussi l’occasion de dévoiler la vie bourgeoise dans la capitale à cette période.

L’exposition, chronologique comme la collection permanente du musée, retrace la vie de Marcel Proust en mettant en exergue la récurrence du motif p            arisien dans son Œuvre. Les deux commissaires d’exposition Valérie Guillaume et Anne-Laure Sol se sont associées avec des spécialistes de l’auteur et de ses romans : Jérôme Bastianelli, Jean-Marc Quaranta, Jean-Yves Tadié et Alice Thomine-Berrada. Ainsi, l’exposition ne passe à côté d’aucun fait important et les explications historiques et littéraires qui ponctuent la visite sont d’une qualité indiscutable.

L’exposition se fait en deux temps. Tout d’abord, c’est la vie de Marcel Proust qui est présentée. Une reconstitution cartographique des lieux parisiens qu’il a fréquentés accompagnés de tableaux pour les illustrer permet de bien se représenter le Paris de la Belle-Epoque. La variété des supports de l’exposition participe de cette immersion puisque des vidéos, des brouillons d’écriture, des objets tels que son manteau et des portraits sont exposés.

La deuxième partie de l’exposition se penche sur les sept tomes des romans figurant dans A la recherche du temps perdu. La force de cette exposition réside dans le fait que le parcours est aussi bien conçu pour les connaisseurs de l’Œuvre de l’écrivain que pour ceux qui ne la connaissent pas. L’évocation des nombreux lieux parisiens fréquentés par les protagonistes est l’occasion de montrer des œuvres représentant le Tout-Paris, les activités qui s’y déroulent, des affiches publicitaires, des lettres, des vieux films…

A titre d’exemple, ce tableau monumental peint par Henri Gervex en 1909, Une soirée au Pré-Catelan, représente une soirée mondaine comme celles dans lesquelles Proust avait coutume de se rendre. Sa disposition contre le mur et proche du sol donnerait presque l’impression au spectateur de faire partie de la scène.

La qualité des œuvres présentées et celle du discours sur les romans et la vie de Marcel Proust sont autant de bonnes raisons de se rendre dans cette exposition qui se tient jusqu’au 10 avril 2022. L’exiguïté des salles peut néanmoins rendre la visite peu agréable en heures de pointe, il faut donc privilégier les matinées pour plus de calme.

Article de Manon Etourneau

Cet article n’engage que son auteure.

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[Portraits de personnalités inspirantes : James Baldwin]

    Symbole d’une amérique qui s’exile pour mieux vivre en plein combat pour les droits civiques, James Baldwin est un activiste auteur de romans, pièces, nouvelles et poèmes né à Harlem (New York City) le 2 août 1924. 

    S’il fut un temps oublié par la vaste majorité de la population, son oeuvre et l’homme qu’il était sont revenus sur le devant de la scène avec le mouvement « Black Lives Matter » et le film-documentaire « I am not your negro » de Raoul Peck (2016). 

    James Baldwin montre dès son enfance un intérêt grandissant pour les livres et l’écriture, à 13 ans il publie son premier article pour le journal de l’école qu’il intitule « Harlem – Then and Now ». Son enfance à Harlem est celle d’un jeune afro-américain au début des années 1940, les brimades des officiers de police blancs, le racisme environnant et ultimement les émeutes de 1943 marqueront ainsi son esprit et ses écrits. Il réalise ce qu’est la condition de noir dans son pays. Ses années formatives sont également rythmées par la religion dans laquelle il se réfugie pendant un temps, la reconnaissance de son talent par ses aînés dès le début de son parcours académique et sa rencontre avec le peintre Beauford Delaney qui lui laisse entrevoir la possibilité d’une vie d’artiste.  

    James Baldwin conscient de sa condition d’homme noir homosexuel aux États-Unis prend l’initiative de s’exiler à Paris à 24 ans. Il refuse que ses écrits soient lus sous le prisme de son apparence ou de ses préférences. Ainsi pendant les premières années il se rapproche des penseurs de la rive gauche et se fait éditer par son ami Themistocles Hoetis, éditeur de Richard Wright. 

    Des années 1950 aux années 1980 Baldwin écrit des romans semi-autobiographiques comme Go tell it on the montain (1953), des romans sur l’homosexualité comme Giovanni’s Room (1956) et des essais notamment sur la condition des afro-américains comme le très célèbre The fire next door (1963). 

    The fire next door est publié alors que James Baldwin est de retour aux États-Unis comme une des figures de proue du mouvement pour les droits civiques. Il devient porte-parole de la cause, ses écrits sont lus par la population blanche pour, en un sens, mieux comprendre ce que désirent les afro-américains. Cela lui vaudra des reproches de la part de ces derniers qui le trouvent trop complaisant. Baldwin reviendra sur cette période dans No name in the street (1972), un long essai qui évoque ses combats des années 1960 et les marquants assassinats de trois de ses proches amis et symboles de cette lutte pour l’égalité : Medgar Evers, Martin Luther King Jr. et Malcom X.

    Les années 1970 et 1980 sont celles d’un retour à l’exil. James Baldwin s’installe à Saint-Paul-de-Vence dans le sud de la France où il continue d’écrire jusqu’à son décès en 1987. Chez lui passent les icônes afro-américaines de la musique jazz : Miles Davis, Nina Simone, Ray Charles, mais aussi d’autres artistes comme Joséphine Baker, Harry Belafonte, Sydney Poitier et Beauford Delaney. Il est dit de sa porte qu’elle était toujours ouverte. 

    Si les écrits de James Baldwin n’ont jamais vraiment disparu des étagères et que son œuvre a trouvé écho dans celle d’amis comme Maya Angelou et Toni Morrison, c’est avec la nouvelle vague de lutte contre les violences racistes que son œuvre réapparaît sur le devant de la scène. Ses mots sont toujours aussi justes et puissants, ils font résonance avec les plus jeunes générations. Ainsi on retrouve des citations sur des pancartes pendant des marches pacifistes, ses livres sont adaptés en films acclamés par la critique. Les mots de Baldwin sont toujours aussi vrais.  

Cet article n’engage que son auteure. 

Article de Yacine Navenot 

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[(Re)découvrir Léon-Gontran Damas]

Il n’est plus bel hommage à tout ce passé
A la fois simple
Et composé
Que la tendresse
L’infinie tendresse
Qui entend lui survivre                                 

Léon-Gontran Damas, Névralgies, 1937.

Léon-Gontran Damas est un poète, écrivain et homme politique français. Cofondateur du mouvement de la négritude, il est moins célèbre que ses amis Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Il mérite cependant d’être mis en avant, et sa poésie d’être lue et entendue bien plus souvent.

Le poète naît en Guyane, à Cayenne, d’un père guyanais et d’une mère martiniquaise. Il vit une enfance difficile, marquée par les trois décès consécutifs de sa sœur jumelle, de sa mère et de sa grand-mère. Plus tard, il rencontre Aimé Césaire, au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France, en Martinique.

Il déménage ensuite à Paris, où il s’inscrit à la fac de droit, mais suit également les cours de l’Ecole des langues orientales, de la faculté des lettres, puis plus tard de l’Institut d’ethnologie de Paris et de l’Ecole pratique des hautes études.

En 1930, il rencontre et fréquente de nombreux écrivains noir-américains et les jeunes intellectuels antillais et africains étudiant à Paris. Il participe avec eux au salon de littérature de Paulette Nardal et fait connaissance en 1930 avec Léopold Sédar Senghor. En 1932, Aimé Césaire arrive également à Paris. Tous trois, ils fondent la revue L’Etudiant noir, en 1935, dans lequel Damas – secrétaire de rédaction – déclare : « On cesse d’être un étudiant essentiellement martiniquais, guadeloupéen, guyanais, africain, malgache, pour être plus qu’un seul et même étudiant noir ».

Deux ans après, en 1937, il publie un ouvrage qui, au même titre que la revue, sera fondateur pour le mouvement de la Négritude : Pigments. Sa poésie repose sur l’oralité et la musicalité, son ton est direct, les mots sont peu nombreux mais choisis avec soin, et le rythme y est très important. On y repère – et Senghor le note – les influences du jazz et du blues. Damas dénonce notamment la société coloniale de son temps, les politiques assimilationnistes, le racisme et la discrimination. Ce recueil est censuré en 1939 pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat ». On y retrouve, par exemple, le poème « Pour sûr » :

Pour sûr j’en aurai marre
Sans même qu’elle prennent les choses
L’allure d’un camembert bien fait
Alors, je vous mettrai les pieds dans le plat
Ou bien tout simplement
La main au collet
De tout ce qui m’emmerde en gros caractères
Colonisation
Civilisation
Assimilation
Et la suite
En attendant,
Vous m’entendrez souvent
Claquer la porte

Léon-Gontran Damas, Pour Sûr, 1939

Viennent ensuite plusieurs autres ouvrages. Dans Retour en Guyane en 1938, il évoque, après un voyage pour une mission ethnographique, la dérive de l’assimilation et les nombreux problèmes sociaux, économiques et politique sur place. Le livre est, lui aussi, censuré en 1939.  

Il publie également Graffiti en 1953, puis Black Label en 1956. Dans ce dernier ouvrage, sous forme de long poème, on trouve un extrait célèbre :

 [image : extrait de Black Label, 1956. Journal Le 1, du 17 juin 2020, p.4]

Léon-Gontran Damas est aussi très engagé politiquement. Il participe activement à la Résistance, à partir de 1939, aux côtés de Jean-Louis Baghio’o et de Marguerite Duras. Puis, après la guerre, il est élu député de Guyane, siégeant aux côtés de la SFIO et marquant son attachement au socialisme. Il critique notamment la loi de départementalisation de 1946 qui fait de la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique des départements français.

Le poète est aussi un ambassadeur culturel. Nommé conseiller de la société de radiodiffusion en 1958, il facilite l’expression des écrivains noirs à l’antenne. Il aussi engagé par l’UNESCO, après 1962, où il représente la Société africaine de culture fondée par Alioune Diop, et où il est chargé d’étudier « la survivance de la culture africaine dans le nouveau monde ».

Il passe la fin de sa vie aux Etats-Unis, et enseigne la littérature dans les universités. Il y meurt en 1978 et est enterré en Guyane.

Si Léon-Gontran Damas a eu un rôle central dans le mouvement de la Négritude, il est aujourd’hui peu connu et peu lu. Il est cependant un auteur inspirant, et une référence pour les héritiers de ce mouvement.

Finissons sur un poème qui parle de rêve, d’espoir et de ciel bleu, dans le recueil Pigments, Névralgies :

MON CŒUR RÊVE DE BEAU CIEL PAVOISE DE BLEU
sur une mer déchaînée
contre l’homme
l’inconnu à la barque
qui se rit au grand large
de mon cœur qui toujours rêve
rêve et rêve de beau ciel
sur une mer de bonheurs impossibles

Pour en savoir plus :

 Quelques podcasts France Culture à écouter :

  • Pour en apprendre sur l’homme : « Léon Gontran Damas, entre fureur et désenchantement », un épisode de l’émission « Tire ta langue », d’Antoine Perraud, avec Sandrine Pujols, spécialiste de l’œuvre de Damas. 2011. 28 min.
  • Pour écouter sa poésie : Une série d’émissions consacrées à Léon Gontran Damas, dans l’émission « Jacques Bonnaffé lit la poésie ». 2018. Environ 3-4min.

Quelques articles intéressants à consulter :

Vous pouvez écouter ici l’auteur lire des extraits d’un de ses écrits les plus célèbres, le long poème « Black Label », publié en 1956 :

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